
Sept ans après leur rédaction, les cahiers de doléances continuent de parler. À Tarbes, leur restitution par un collectif citoyen a ravivé une parole intacte, entre colère et espoir. Face à une écoute institutionnelle restée trop souvent minimale, se pose une question centrale : que fait-on politiquement de ce qui a été dit ? Les États Généraux Communaux proposent une réponse simple et radicale à la fois : redonner des conséquences à la parole citoyenne, à l’échelle de la commune.

Vendredi 19 décembre 2025, j’ai assisté et participé à la restitution du travail du collectif #Éveilcitoyen des Hautes-Pyrénées autour des cahiers de doléances de 2018–2019, présentée par Yves Castera, conseiller municipal à Ibos. La rencontre se tenait aux Archives départementales, récemment installées dans un bâtiment neuf à Tarbes. Deux séances, près de 80 personnes. Entre colère et espoir.
Colère, parce que ces textes ont été écrits il y a sept ans et que beaucoup ont le sentiment qu’ils ont été rangés, classés, archivés — mais rarement lus, encore moins pris au sérieux politiquement. Espoir, parce qu’ils existent toujours, qu’ils disent quelque chose d’essentiel. Dans la salle, certains avaient écrit à l’époque. Une parole qui revient. Une parole qui ne se résigne pas.
Le travail accompli est rigoureux, exigeant, profondément respectueux de la parole citoyenne. Les cahiers ont été intégralement photographiés, retranscrits, anonymisés, en lien étroit avec les archives départementales. Puis analysés à l’aide d’un outil d’intelligence artificielle — non pour “penser à la place”, mais pour ordonner fidèlement un corpus massif, à partir de questions ouvertes, non orientées. Une ligne claire : ne rien trier politiquement, ne rien évacuer, ne rien rendre “acceptable” a posteriori.
Les doléances parlent ici d’abord de justice sociale et fiscale pouvoir d’achat, de services publics de proximité, de transition écologique juste. Une parole profondément ancrée dans le quotidien, largement non partisane, souvent argumentée, digne. Beaucoup s’adressent encore au Président de la République avec respect. Une colère, oui. Mais une colère qui continue de croire à la République. Dans les échanges, une formule a résumé l’enjeu politique :
« Une grande parole face à une petite écoute ».
On demande aux citoyens de s’exprimer, puis on neutralise les effets de cette expression. On transforme l’acte politique en exercice cathartique sans lendemain. Et cette expérience-là produit de la fatigue démocratique, de l’abstention, du retrait. Elle installe l’idée que parler ne sert plus à rien — ou pire, que parler sert surtout à être contourné.
Mais cette fatigue produit aussi de la résistance.
C’est précisément là que les États Généraux Communaux (EGC) trouvent leur sens.
Ils ne sont pas une “innovation démocratique” de plus. Ils ne relèvent ni de la consultation cosmétique, ni du participatif sous contrôle. Ils se veulent le prolongement concret de ce travail de restitution : un cadre local pour lire, discuter, hiérarchiser, se former et surtout mettre en œuvre ce qui a été exprimé.
Autrement dit : organiser non seulement la parole, mais la suite.
Car les cahiers de doléances ne sont pas un sondage. Ils ne prétendent pas dire “le peuple”. Mais ils donnent à entendre une parole écrite, située, déposée commune par commune, souvent par des personnes qui, d’ordinaire, ne parlent pas — ou à qui l’on ne donne jamais vraiment la parole. Ils constituent un matériau politique rare, brut, profondément républicain, et pourtant encore largement orphelin de débouchés institutionnels.
Cette restitution pose donc une question plus large, qui dépasse largement le cadre des Hautes-Pyrénées : que devient une parole citoyenne reconnue comme légitime, lorsqu’elle n’est suivie d’aucune traduction politique durable ?
Cette question renvoie directement au discours présidentiel du 15 avril 2019, prononcé au terme du Grand Débat national, et à ce qui, depuis, a été fait — ou non — des cahiers de doléances. C’est l’objet du second article à paraître sur lesdoleances.fr : non pour rouvrir le procès du passé, mais pour comprendre pourquoi, six ans plus tard, la démocratie locale apparaît plus que jamais comme une condition de la reconstruction républicaine.
A Tarbes, j’ai vu un public attentif, parfois dur, souvent inquiet, mais pas résigné. Entre colère et espoir. Les États Généraux Communaux ne sont pas là pour calmer, ni pour canaliser. Ils sont là pour redonner prise, pour réarticuler parole citoyenne, action locale et responsabilité politique. Et pour rappeler une chose simple, mais décisive : la démocratie ne meurt pas faute de parole, mais faute de conséquences.