
Comparer les vœux présidentiels de 2019, 2020 et 2026 ne relève pas de l’exercice rhétorique. Ces prises de parole successives dessinent, en filigrane, une conception très stable — et très révélatrice — de la place accordée à la parole du peuple dans le macronisme. Car derrière les mots d’unité, de responsabilité, de réforme ou de force, une question demeure obstinément évitée : qui décide, et à partir de quoi ?

Dans les vœux du 31 décembre 2018, en pleine crise des Gilets jaunes et au coeur du lancement de l’opération Mairies Ouvertes portées par l’AMRF et l’APVF, le Président reconnaît la colère. Il la décrit comme profonde, légitime dans ses causes, excessive parfois dans ses formes. Mais très vite, cette parole populaire est requalifiée: elle devient un problème de vérité, de pédagogie, de compréhension des contraintes.
La réponse proposée n’est pas un partage du pouvoir de décider, mais un appel à l’acceptation du réel. La démocratie est évoquée, certes, mais comme un système à ajuster, non comme un processus à refonder. Le peuple est invité à parler, mais dans un cadre défini par le sommet, et pour éclairer des décisions déjà largement pensées. Le Grand Débat le démontrera : exit la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) et ses règles à respecter, ce sera 5 garants et 4 thèmes pré déterminés. On n’ouvre pas, on ressere.
Les vœux du 31 décembre 2019 constituent le moment charnière. Le Grand Débat est cité, salué, présenté comme un exercice inédit de dialogue. Mais il est immédiatement refermé là encore. Jamais le corpus des doléances n’est nommé comme tel. Jamais il n’est reconnu comme une production politique autonome. Il n’est ni analysé publiquement, ni mis en débat, ni utilisé comme fondement d’un nouveau cap démocratique. Il est absorbé comme un épisode, un sas, un temps de respiration avant le retour aux choses sérieuses : les réformes.
La réforme des retraites est ainsi présentée comme inévitable, juste, rationnelle — et devant être menée à son terme. Le message est clair : la parole a été entendue, mais elle ne saurait redéfinir l’agenda. C’est là que se joue l’essentiel. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix.
Dans les vœux pour 2026, la question démocratique a presque disparu. Le monde est dur, dangereux, instable. La France doit tenir. Les priorités deviennent l’unité, la sécurité, la force, l’indépendance. Le peuple n’est plus convoqué comme sujet parlant, mais comme corps à protéger, à mobiliser, à rassurer. Les élus locaux sont salués, les maires remerciés, mais comme piliers de la stabilité, non comme animateurs d’un débat démocratique vivant. La démocratie n’est plus un chantier. Elle est supposée acquise — à condition de ne pas faire de vagues.
Les doléances de 2019 portaient pourtant autre chose qu’une somme de revendications. Elles formulaient, souvent confusément mais puissamment, une tentative de réécriture du contrat républicain à partir du vécu des citoyennes et des citoyens.
Elles disaient :
Ce que les doléances mettaient en cause, ce n’était pas seulement telle ou telle politique. C’était la source même de la décision.
👉 Qui décide ? 👉 À partir de quelles expériences, de quels savoirs, de quels lieux ?
Cette question-là, le macronisme ne peut pas l’affronter sans se renier. Car il repose sur une conviction inverse : la décision procède du sommet, éclairée par l’expertise, puis expliquée, justifiée, accompagnée. Il n’y a donc pas d’autre alternative que ce ruissellement politique.
En République, chaque citoyenne, chaque citoyen a une place, une voix, un rôle. Pourtant, beaucoup se sentent éloignés de la vie politique réelle. Non par désintérêt, mais parce que notre système a progressivement désappris à inclure, à écouter, à reconnaître. La démocratie ne se limite pas au vote. Elle se vit, elle s’apprend, elle se pratique. Les doléances ne relèvent pas de la plainte individuelle. Elles sont un cri collectif. Le miroir d’un pays qui doute, qui souffre, mais qui espère encore. Un pays qui demande à être entendu, reconnu, associé.
C’est depuis la commune, depuis le territoire, depuis le lien social concret, que peut se reconstruire le pouvoir d’agir. L’idéal républicain n’est pas celui où chacun devient élu, mais celui où chacun se sent légitime pour proposer, interpeller, faire avec les autres. C’est ce lien qu’il faut restaurer. C’est ce pouvoir d’agir qu’il faut reconstruire.
Les États généraux communaux ne sont pas une nostalgie ni un gadget participatif. Ils sont la réponse politique à ce qui n’a pas été acté en 2019. Là où le pouvoir central a fermé, ils peuvent rouvrir. Là où la parole a été neutralisée, ils peuvent lui redonner une portée.
La culture, enfin, est une alliée précieuse dans ce chemin. Elle permet de dire, de transmettre, de relier. De rendre tout simplement heureux d’être humain.