Commonweal : La politique des doléances, à la française
29 décembre 2025
Commonweal est une revue d’opinion américaine indépendante, publiée en anglais, qui se concentre sur la religion, la politique et la culture. Elle est particulièrement connue comme le plus ancien journal catholique d’opinion aux Etats-Unis, rédigé et géré par des laïcs, avec une approche intellectuelle et engagée sur des sujets contemporains. Nous publions ici l’article consacré aux doléances traduit de l’anglais. Vous pourrez retrouver le texte original à la fin de l’article.
Ce qu’une tentative avortée d’amplifier la voix des citoyens dit de l’état de la démocratie
Laurie Johnston, le 22 décembre 2025 Politique – Europe – Fratelli tutti
Manifestants des Gilets jaunes à La Rochelle, France, janvier 2019 (Fabrice Restier/Alamy Live News)
Tout automobiliste français est tenu de conserver dans son véhicule un gilet jaune réfléchissant, pour des raisons de sécurité en cas de panne. Mais lorsque les prix du carburant ont fortement augmenté en 2018, ces gilets ont pris une tout autre signification : des citoyens français ont commencé à les revêtir comme symbole de protestation, occupant des ronds-points partout dans le pays. Déjà en difficulté pour joindre les deux bouts, les manifestants s’inquiétaient de leur capacité à continuer à se rendre au travail. Leur message devait être clair : il y a urgence. Quelque chose ne va pas.
Ce sentiment que « quelque chose ne va pas » animait aussi le mouvement du Tea Party (précurseur du mouvement MAGA) et d’autres formes de populisme, de part et d’autre de l’Atlantique. Et de fait, quelque chose ne va pas : salaires trop bas, inflation, inégalités économiques croissantes, morts par overdose, désertification des territoires ruraux et des petites villes. Ces problèmes sont graves, profondément ressentis, et le ressentiment qu’ils suscitent est compréhensible — même si l’idée qu’un milliardaire célèbre puisse y apporter des solutions adéquates ne l’est pas. La tragédie du populisme contemporain tient au fait que ses leaders s’emparent de détresses bien réelles pour les instrumentaliser à leur profit : « Le manque d’attention aux plus vulnérables peut se dissimuler derrière un populisme qui les exploite démagogiquement à ses propres fins », écrit le pape François dans Fratelli tutti.
Ce sentiment de dysfonctionnement est également canalisé vers des théories du complot qui déforment les griefs légitimes et détournent l’attention. C’est l’une des raisons pour lesquelles QAnon ou les théories complotistes sur les vaccins sont si délétères : elles partent de problèmes réels (la traite des êtres humains, la marchandisation des soins de santé), mais orientent la colère dans des directions erronées et contre-productives. Les fantasmes autour de Q ou des micropuces occultent les menaces bien réelles que sont l’exploitation des enfants en ligne, la corruption dans l’industrie de l’assurance santé, ou les conflits d’intérêts à l’œuvre dans le mouvement MAHA (Make America Healthy Again). Plus grave encore, certaines théories du complot, attisées par des leaders populistes, désignent des boucs émissaires parmi les plus vulnérables. En s’en prenant aux immigrés ou aux minorités sexuelles — qui n’ont guère de prise sur les véritables causes du malaise — on détourne l’attention des milliardaires qui prospèrent grâce au capitalisme de connivence et aux salaires d’exploitation.
Mais que se passerait-il s’il existait un moyen d’écouter la détresse réelle des citoyens ordinaires, sans le filtre des agendas populistes, des influenceurs complotistes ou des partis politiques ? Lors du mouvement des Gilets jaunes, nombre de manifestants ont choisi de consigner leurs revendications par écrit, sous forme de doléances. Le président Emmanuel Macron a accueilli favorablement cette initiative et demandé que les doléances soient recueillies par les collectivités locales. Dans toute la France, les mairies ont collecté plaintes, propositions et souhaits. Dans certains endroits, un cahier était mis à disposition en mairie ; ailleurs, les citoyens apportaient leurs propres contributions, parfois très formalisées, dans des chemises plastifiées aux titres manuscrits. Il était aussi possible de déposer ses doléances en ligne, mais la France conserve une forte culture de l’écrit manuscrit, et la majorité des contributions est arrivée sur papier. Cela conférait aux textes une dimension profondément personnelle. Comme l’expliquait un chercheur à propos de la lecture de ces textes :
« On se retrouve face à face avec le texte, avec l’écriture, avec la personne qui l’a rédigé… Et parfois, à travers certains types d’écriture, on comprend combien la personne a dû s’appliquer pour pouvoir écrire et être lue. On réalise que ce n’était pas pris à la légère… C’est d’autant plus violent, ensuite, de constater que cet engagement n’a pas été respecté. »
Un chercheur
Les doléances ont une longue histoire en France. Elles avaient été recueillies pour la dernière fois à une telle échelle en 1789, à une époque où la majorité de la population était analphabète et ne pouvait formuler seule ses plaintes. À la veille de la Révolution française, le roi Louis XVI avait ordonné la collecte de cahiers de doléances dans tout le pays. Ces cahiers furent ensuite apportés à Paris par les représentants convoqués aux États généraux, que le roi avait réunis pour tenter d’apaiser les ferments révolutionnaires.
Ces cahiers constituent un témoignage historique remarquable des préoccupations de toutes les composantes de la société — clergé, noblesse et gens du Tiers État. Or les revendications du Tiers État résonnent encore aujourd’hui : droits civiques fondamentaux, justice fiscale, égalité politique. Il est difficile de ne pas éprouver de sympathie pour les habitants de Blois, qui s’adressaient ainsi au roi :
« Nous supplions Sa Majesté:
De prendre les moyens les plus efficaces pour prévenir les banqueroutes ;
De fixer un terme au-delà duquel les prisonniers pour dettes pourront recouvrer leur liberté ;
De s’employer à améliorer la condition des nègres dans les colonies.
Convaincus de la grande influence de l’instruction publique sur la religion, les mœurs et la prospérité de l’État, nous supplions Sa Majesté de la favoriser de tout son pouvoir. Nous désirons :
Que l’instruction publique soit entièrement gratuite, tant dans les universités que dans les écoles de province… »
Leurs espoirs étaient élevés, mais les membres du Tiers État n’étaient pas naïfs. L’auteur d’un cahier d’Orléans mettait en garde :
« Pour être représentés aux États généraux, nous ne pouvons choisir ni un seigneur ni un noble sans courir le plus grand danger. Il existe des seigneurs humains, généreux et bons. Mais ils peuvent être jaloux de leurs droits et privilèges et nous maintenir dans la dépendance. Nous ne devons faire confiance à aucun gentilhomme qui nous approche, ni à ses domestiques, pour se faire élire… Leurs projets sont de nous piéger et ils ne veulent que nous tromper. En tant que laboureurs… si nous cherchons nos représentants ailleurs, nos intérêts seront sacrifiés et nous resterons pauvres. »
Un laboureur.
Malgré ces réserves, la collecte des doléances a nécessairement fait naître des attentes. Il n’est donc guère surprenant que, plus tard dans l’année, lorsqu’il est devenu évident qu’elles resteraient lettre morte, la situation ait dégénéré — au plus grand détriment de Louis XVI et de l’Ancien Régime. La démocratie suppose une certaine foi dans le fait que « le peuple » sait ce qui est dans son intérêt.
Quand Macron suit l’exemple de Louis XVI
Il est d’autant plus surprenant qu’après avoir initialement accueilli les doléances en 2018 et 2019, le président Macron ait suivi l’exemple de Louis XVI en les reléguant dans l’oubli. Une tentative précipitée de restitution publique a bien eu lieu, avec une conférence de presse prévue l’après-midi du 15 avril 2019. Mais ce jour-là, l’attention du monde entier était tournée vers Paris pour une toute autre raison : Notre-Dame brûlait. Le moment des doléances s’est dissipé, et depuis, plus un mot de la part du président.
Cette situation était inacceptable pour Fabrice Dalongeville, maire d’une petite commune du nord de la France. Il s’est lancé dans un voyage à travers la France rurale « à la recherche des doléances », accompagné d’une réalisatrice de documentaire. Dalongeville a rencontré des élus locaux, des chercheurs ayant pu accéder à certaines doléances conservées dans les archives municipales, et — plus émouvant encore — les auteurs de plusieurs contributions marquantes. Il a même soutenu deux « crieurs publics » qui, puisque Macron ne publiait aucun résultat, ont décidé de le faire eux-mêmes : ils ont proclamé à haute voix, sur la place publique de la ville, les doléances de leurs concitoyens, redonnant une voix physique à ces revendications.
Que contiennent ces doléances ? Certaines sont polies, parfois même amusantes. À Bordeaux, où l’on parlait d’un « cahier d’espoirs », on peut lire : « J’aimerais que l’école commence plus tard, vers 9 h 30 si possible. » Ou encore : « Bonjour, Monsieur Macron. Avez-vous des projets pour les mères célibataires ? » D’autres sont plus véhémentes, voire désespérées : « Le temps des rois est aboli. Venez vivre nos vies, et peut-être comprendrez-vous ensuite. Mais j’en doute. Vous êtes trop au-dessus de tout cela. » « La vie est trop chère. Trop dure. »
Certaines sont particulièrement fortes : « Les valeurs de la France sont Liberté, Égalité, Fraternité…L’égalité ? Comment parler d’égalité quand il faut six vies entières de travail au SMIC pour gagner ce que d’autres gagnent en une heure ? Où est la fraternité quand les gouvernements ont oublié leurs devoirs tout en imposant leur vision ? Ils n’écoutent pas le peuple. Messieurs les dirigeants, je ne suis qu’un concitoyen parmi tant d’autres. Mais permettez-moi de vous rappeler que “concitoyen” est un seul mot. »
« La démocratie ne se limite pas au vote… »
Le sentiment de distance, de ne pas être écouté ni reconnu, est palpable. Les auteurs se sentent abandonnés par les responsables politiques qu’ils ont élus. C’est là que l’attention minutieuse portée par Dalongeville aux doléances et aux personnes qui les ont rédigées fait contraste. Il n’est ni Gilet jaune, ni militant partisan, mais simplement un élu local respectueux de la dignité de ses concitoyens et désireux que l’État prête attention à leurs préoccupations. Comme il l’a écrit : « La démocratie ne se limite pas au vote. Elle se vit, s’apprend, se pratique. Et cela suppose des institutions plus poreuses, plus ouvertes. »
Dalongeville est un héros improbable. Modeste, sans apprêts, il semble se sentir aussi trahi que ses administrés, à qui il avait promis une réponse présidentielle. Mais ce qui domine, c’est ceci : il se soucie profondément des habitants de son village et de son pays. Qu’il partage ou non leurs opinions, il veut que leurs voix soient entendues. Pour lui, les cahiers de doléances ne sont ni une nuisance, ni un simple enjeu de communication à gérer, mais de véritables « trésors ». Ils incarnent la dignité de toutes celles et ceux qui ont pris le temps d’écrire.
Même lui, pourtant élu de la République, a eu du mal à se faire entendre à Paris. Il a fini par attirer l’attention de quelques parlementaires, avec des résultats limités. On peut se demander si un maire de petite commune, aussi déterminé soit-il, peut jamais amener Monsieur le Président à réellement écouter son peuple.
Le problème de nombreuses démocraties, c’est celui de la distance
Le problème de nombreuses démocraties aujourd’hui est celui de la distance : entre la volonté des citoyens et les décisions de leurs dirigeants, entre travailleurs et dirigeants d’entreprise, et même entre responsables politiques, enfermés dans des systèmes polarisés qui rendent toute coopération difficile. L’effort de Dalongeville pour écouter réellement les citoyens ordinaires donne un aperçu de ce que pourrait être une démocratie où chaque voix compte réellement.
La démocratie suppose une certaine confiance dans la capacité du peuple à discerner son propre intérêt et à choisir ce qui est bon pour la collectivité. Mais l’opinion publique peut être manipulée par la publicité et la propagande, les algorithmes des réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, et bien sûr par des responsables politiques qui « cherchent la popularité en flattant les penchants les plus bas et les plus égoïstes de certains secteurs de la population », pour reprendre Fratelli tutti. L’argent déforme également le débat lorsqu’il est orienté vers les idées soutenues par quelques oligarques plutôt que par un mandat populaire. Tout cela alimente une polarisation qui masque l’étendue réelle des convergences entre électeurs.
En offrant un accès direct et non médiatisé à la parole citoyenne, les doléances révèlent les potentialités d’une démocratie débarrassée de ces distorsions. Un consultant, Gilles Proriol, a eu un accès temporaire à un vaste corpus de doléances et en a dégagé des thèmes récurrents. Sa conclusion immédiate : nombre de sujets dominants dans les médias et le discours politique ne sont pas, en réalité, des préoccupations majeures pour la plupart des citoyens. « On parle très peu d’immigration, explique-t-il, quand on ne pose pas la question directement. Les enjeux d’immigration, de sécurité, de violence et de terrorisme ? Spontanément, lorsque l’on pose des questions ouvertes, ce ne sont pas les sujets qui préoccupent le plus les gens aujourd’hui. »
À l’inverse, de nombreux thèmes — notamment la santé, la fiscalité, les services publics et la démocratie — font apparaître un tel consensus qu’il serait « tout à fait possible d’élaborer un programme politique de plus d’une centaine de propositions qui recueillerait l’adhésion de l’immense majorité des Français ». Les expériences réussies de démocratie plus directe — comme les assemblées citoyennes dotées d’un pouvoir de recommandation politique dans certaines communes belges, ou le budget participatif de Porto Alegre à New York — semblent lui donner raison.
En 1865, Abraham Lincoln écrivait : « Le peuple, lorsqu’on lui fait pleinement et justement confiance, rendra cette confiance. » Si seulement davantage de dirigeants faisaient confiance à leurs concitoyens et, à l’image du maire Dalongeville, considéraient leur parole comme un trésor.
Laurie Johnston est professeure de théologie à Emmanuel College et membre de la communauté de Sant’Egidio.
Pour retrouver le texte original publié sur Commonweal, c’estici.